Le 7 janvier dernier, le ministre des Finances au Québec, monsieur Raymond Bachand, annonçait la décision du gouvernement d’autoriser dès cet automne Loto-Québec à administrer de façon légale des jeux d’argent sur internet (JAI) destinés à la population. Selon le ministre, cette mesure servirait essentiellement à protéger les joueurs contre la fraude et l’intégrité douteuse de l’industrie illégale des JAI qui connait actuellement une importante croissance avec un nombre estimé à plus de 2000 sites actifs.

Pour plusieurs il semble difficile de croire le bien-fondé des raisons évoquées pour justifier la mise en œuvre d’une telle initiative. En effet, ni le gouvernement, ni Loto-Québec n’ont cru bon de démontrer le sérieux de leur intérêt quant au « bien-être » des Québécois en présentant une étude d’impact concernant les répercussions possibles de l’étatisation du jeu en ligne sur la santé publique notamment en lien avec les risques d’augmentation du nombre de joueurs compulsifs.

Une impression de déjà vu…

Le scénario rappelle celui des appareils de loterie vidéo (ALV) et de leur commercialisation légale en 1994. Sous prétexte de vouloir « sauver » les Québécois de l’emprise de la pègre sur l’industrie des loteries vidéo, le gouvernement avait autorisé la diffusion d’environ 15 000 de ces AVL dans plus de 4000 sites au Québec. De la même façon, aucun rapport sur les répercussions envisagées par l’augmentation de l’accessibilité des jeux d’argent n’avaient été présenté.

Il n’aura fallu que quelques années aux professionnels et aux intervenants pour observer les conséquences alarmantes de l’implantation « officielle » des AVL. En effet, la légalisation de ce type de loterie combinée à son accessibilité et à certaines prédispositions individuelles a conduit plusieurs personnes à oublier le côté pernicieux du jeu et a ainsi participé à l’augmentation de problèmes psychosociaux, de santé mentale et physique découlant directement du nombre croissant de joueurs compulsifs. En 2008-2009, les AVL sont encore considérés comme le plus grand problème de 70% des joueurs compulsifs et du 1 milliards de profits provenant des AVL cette même année, plus de 60% proviennent de ces joueurs.

Relativement à la pression d’une réalité criante, le gouvernement a dû ajuster ses politiques publiques en vue de réduire l’accès aux AVL. Loto-Québec a donc accepté de retirer à ce jour 5000 AVL et a éliminé plus de 2000 lieux où il était possible de jouer en plus d’investir plusieurs millions de dollars dans la lutte contre le jeu excessif. Des mesures préventives qui semblent bien futiles puisqu’en comptant les 2,4 millions de branchements internet existants au Québec, la légalisation des JAI multipliera par 1000 le nombre d’endroits où il sera possible de jouer légalement.

Une demande de moratoire bien appuyée

Les 18 directeurs de la santé publique ont réagi à l’annonce du ministre Bachand par la demande d’un moratoire d’au moins un an sur le projet en évoquant le manque de données connues quant aux  impacts des JAI sur la population générale et celle à risque. L’agence de la santé publique du Québec  (ASPQ) ainsi que l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes familiaux et conjugaux du Québec (OTSTFCQ) ont uni leur voix à celle des directeurs pour obtenir le report du projet et souligner le besoin de tenir une consultation publique en plus de mettre sur pied un comité d’éthique social sur le jeu étatisé.

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) n’a pas tardé à valider les craintes des intervenants par la publication d’une analyse de la santé publique en lien avec l’étatisation des JAI. L’étude est principalement basée sur l’analyse de divers indicateurs sociosanitaires chez les joueurs en ligne déjà actifs au Québec et sur l’observation de cas comme la Suède et la Colombie-Britannique ou les JAI sont déjà légaux.

Selon l’INSPQ, dans les pays où l’étatisation des JAI a eu lieu, l’objectif du rapatriement des joueurs actifs vers les sites légaux n’a pas été atteint même qu’au contraire, il semblerait qu’il y est deux fois plus de chance qu’un nouveau joueur quitte les sites de jeux légaux pour se diriger vers la concurrence que l’inverse. L’étude révèle également que de nombreux sites pointé du doigt comme étant « illégaux et criminalisés » par le gouvernement seraient en fait tenus par des organismes identifiés et connus. De plus, il est rapporté que la confiance des gens envers Loto-Québec ainsi que l’augmentation de toutes les formes d’accessibilités (physique, temporelle, symbolique, etc.) fera en sorte de recruter de nouveaux joueurs et de multiplier le nombre de joueurs à risques et à problèmes.

Jeu pathologique et suicide, une relation inquiétante

Les conséquences du jeu pathologique peuvent être multiples et insidieuses, elles peuvent se manifester par des troubles de santé physique (stress, troubles de sommeil, hypertension, etc.) ou de santé mentale (dépression, anxiété, violence, dépendances, trouble de personnalité, etc.) en plus de prendre la forme de troubles sociaux et financiers (divorce, absentéisme, isolement, endettement, faillite, emprunts excessifs, etc.). Tous ces impacts envisageables chez les joueurs compulsifs sont autant de facteurs déterminants dans la manifestation possible de pensées, de tentatives et d’actes suicidaires.

Depuis les années 90, à la suite des conséquences néfastes de l’apparition des appareils de loterie vidéo, les professionnels ont confirmé que dans un nombre croissant de cas de suicide, les problèmes de jeux pouvaient être identifiés comme la variable principale en cause. Au Québec, 211 suicides ont été directement reliés au jeu entre 1999-2005 et fait encore plus inquiétant, en 2000, parmi les joueurs excessifs ayant demandé de l’aide, près d’un sur deux ont confié avoir eu des pensées suicidaires alors que plus d’un sur sept avait déjà fait au moins une tentative de suicide.

Les jeunes de plus en plus à risque

Aujourd’hui, 91% des jeunes ont un accès quotidien à internet et plusieurs d’entre eux passent en moyenne plus de 15 heures par semaine à surfer. Élevé dans une société ou la consommation et l’argent sont présenté comme des valeurs et sollicité de partout par l’attrait dangereux et glamour des jeux de casinos, les jeunes ont plus d’une raison de tomber sous l’emprise des « gains faciles » que font miroiter l’univers des JAI.

Bien que depuis 2000 « la loterie c’est pour adulte seulement », les statistiques démontrent que les jeux de hasard et d’argent sur internet, en particulier le poker, gagnent en popularité chez les jeunes. L’INSPQ estime qu’entre 2006-2008, le taux des élèves québécois s’adonnant au JAI a doublé passant à 5 %. Il y a lieu de ne pas passer ces constats sous silence alors que l’on sait aujourd’hui que les jeunes sont reconnus pour être le groupe le plus vulnérable quant aux risques de développer une dépendance au jeu en plus d’être les plus susceptibles d’être affecté par les symptômes du jeu compulsif par exemple, une dépression grave, la criminalité, la toxicomanie, décrochage scolaire, et des pensées suicidaires.

Depuis les dernières années, le taux de suicide en général et particulièrement chez les jeunes adultes et les adolescents a connu une baisse significative. Ne laissons pas l’étatisation des jeux d’argent en ligne faire un pied de nez à cette importante victoire. Ne laissons pas non plus l’histoire des appareils de loterie vidéo se répéter pour ensuite tenter de recoller les pots cassés. Cette fois-ci, professionnels et intervenants s’entendent pour dire que l’application du principe de précaution serait plus que souhaitable.

Jusqu’à maintenant, le ministre Bachand dit entendre les recommandations, mais affirme que les décisions politiques sont prises et qu’il ne reste qu’à définir les paramètres de la réalisation du projet ce qui sera fait, selon lui, de manière responsable par un comité d’expert qui s’assurera que les mécanismes de contrôle seront suffisants pour éviter l’éventualité des problèmes soulevés.

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Si vous pensez connaître une personne ou si vous-même êtes aux prises avec des problèmes de jeu ou des idées suicidaires, n’hésitez pas à consulter ou référer:

Centre de prévention suicide Le Faubourg

450-569-0101

1-866-APELLE (277-3553)


Jeu: Aide et Référence

1-866-SOS-JEUX (767-5389)

www.jeu-aidereference.qc.ca


Centre André Boudreau

450-432-1593

910, rue Labelle

Saint-Jérôme

centredoc.cab@ssss.gouv.qc.ca


Source : Institut nationale de la Santé Publique du Québec,  Étatisation des jeux d’argent sur Internet au Québec une analyse de santé publique, publié en mars 2010 http://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1070_MemoireJeuInternet.pdf

Crédit photo: http://www.photo-libre.fr

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